Les agriculteurs du sud du Bénin transforment les palmeraies en système de résilience face au changement climatique
- Les agriculteurs du sud du Bénin ont trouvé le moyen de reconquérir leurs terres tout en s’assurant de meilleures productions.
- L’association palmier à huile et cultures annuelles offre un moyen de résilience des agriculteurs face aux effets du changement climatique.
- L’association culturale protège les sols et contribue à répondre aux défis de la sécurité alimentaire pour les communautés vulnérables.
À Ayivèdji, dans la commune de Lokossa, au sud-ouest du Bénin, Séraphin Tchéwè Hounnouvi, un agriculteur d’une soixantaine d’années au corps robuste et à la machette toujours à portée de main, s’assoit à l’ombre d’un palmier. Un large sourire éclaire son visage quand il évoque sa terre : « Aujourd’hui, je suis un agriculteur prospère et ma terre me sourit à nouveau ».
Il y a vingt-cinq ans, ce n’était pas le cas. Comme beaucoup de petits producteurs du sud du Bénin, confrontés à des pluies diluviennes de plus en plus violentes, à des saisons irrégulières et à des sols qui s’épuisent, Hounnouvi pratiquait une stratégie destructrice : pour planter du maïs ou du haricot, il abattait des palmiers à huile, afin de libérer de l’espace. « Mon père le faisait déjà. Moi aussi j’ai continué à le faire. Mais les récoltes diminuaient, l’eau stagnait et inondait les cultures annuelles. À la fin, je n’avais plus que les revenus maigres des quelques palmiers restants et des récoltes de survie. Plus de vente, plus de revenus », raconte-t-il.
Le tournant est arrivé grâce à une visite de son frère, alors employé à l’ex Centre d’action régionale pour le développement rural (CARDER), actuelles Agences territoriales de développement agricole (ATDA). « Il a regardé mon champ et m’a demandé : pourquoi tu ne cultives pas aussi entre les palmiers ? Il m’a expliqué que cela se faisait ailleurs dans le pays et que, pour certains, c’était même une pratique ancestrale ».
Intrigué, Hounnouvi a expérimenté la pratique que lui a suggérée son frère en 1999 : il a abattu quelques palmiers pour laisser passer plus de lumière, semé des cultures annuelles entre les troncs restants, et après le sarclage, il a entassé les herbes autour des pieds de palmiers comme engrais organique. Les résultats ont été immédiats. « Cette année-là, les récoltes étaient bonnes. Et les palmiers ont donné de meilleures noix. Mes femmes ont également pu produire plus de bidons d’huile rouge », dit-il.
Convaincu, il a adopté définitivement le système de double culture (ou de l’agroforesterie palmier-cultures annuelles) : il a replanté des palmiers sur les zones autrefois réservées aux cultures vivrières, en veillant à un espacement plus large (environ 70 à 100 pieds par hectare au lieu des densités trop serrées favorisant l’ombrage excessif et la compétition). Aujourd’hui, dans sa palmeraie, le maïs, le haricot (niébé) ou le manioc poussent entre les troncs, tandis que les résidus de récolte servent de paillis autour des palmiers. « L’année dernière, j’ai même ajouté du manioc. Je ne suis pas déçu », dit-il avec fierté.
L’adoption de cette pratique n’est pas un cas isolé. À Sakété, Allada, Za-Kpota, Toffo ou Zagnanado, de nombreux petits agriculteurs ont suivi le même chemin, souvent par transmission entre pairs ou grâce à des échanges au sein des coopératives.

Comment ils procèdent concrètement
La transformation suit des étapes simples, mais précises, ancrées dans des savoirs locaux enrichis par l’observation. Marc Kenali, agriculteur à Zangnanado, dans le sud du Bénin, explique que chaque saison, il laboure le sol en respectant scrupuleusement un certain écart entre ses palmiers d’environ 8 à 10 mètres, soit 70 à 100 palmiers par hectare. « Je fais un labour dans la palmeraie en respectant un écart de trois mètres de palmiers, je fais semer le niébé à chaque 30 cm », explique-t-il.
« Cela permet aux cultures annuelles de recevoir suffisamment de soleil pendant les premières années et de réduire la concurrence pour l’eau et les nutriments », dit-il. Cette technique ancestrale, transmise par ses parents et qui est très pratiquée dans la région, associe harmonieusement palmiers à huile et cultures annuelles.
Pour Rock Sètondji Tonou, technicien agricole et promoteur d’une ferme agricole à Toffo, pour tirer le plus de profit de l’agroforesterie, surtout avec les palmiers à huile, il est important de tenir compte de l’espacement. Selon lui, pour un hectare de terre, il faut environ une centaine de plants de palmier. Cela permet de bénéficier longtemps des avantages de la terre en y associant les cultures annuelles et les légumineuses. Cela permet aussi de restaurer et d’enrichir une grande part du sol.
En effet, les légumineuses fixent l’azote atmosphérique et le restituent au sol via leurs racines et leurs feuilles, qui pourrissent. Après la récolte, les tiges et les résidus sont laissés sur place ou entassés autour des palmiers comme paillis et « engrais vert ». Brunelle Guézodjè, ingénieure agronome et socio-économiste, spécialiste en gestion des entreprises agricoles, explique à Mongabay que les plantes de couverture produisent une biomasse importante qui, une fois décomposée, enrichit le sol en matière organique et stimule les organismes du sol. Ces pratiques ont un effet marquant sur la matière organique et les organismes vivants du sol. « Les légumineuses améliorantes fixent l’azote atmosphérique et contribuent à la fertilité du sol, permettant de réduire les apports d’engrais minéraux. La décomposition des résidus végétaux favorise la minéralisation et le recyclage des éléments nutritifs, dont le sol a besoin. Le paillage et la couverture végétale améliorent la structure du sol, sa porosité et sa capacité de rétention en eau », souligne-t-elle.
Le paillage avec les résidus végétaux, tels que les feuilles de palmier, les tiges de maïs et les herbes de sarclage, protège contre l’impact direct des pluies torrentielles et réduit le ruissellement et l’érosion, tout en améliorant la rétention d’eau et la matière organique. Ces parcelles agroforestières stockent mieux les nutriments, structurent le sol et freinent l’érosion hydrique. « Les plantes de couverture (mucuna, crotalaire, pois d’Angole) protègent le sol contre l’impact direct des pluies et réduisent le ruissellement. La mise en place de haies vives et de brise-vents contribue également à limiter l’érosion hydrique et éolienne. Les racines des plantes améliorantes stabilisent le sol et améliorent son infiltration », affirme Guézodjè.

Haies vives et arbres fertilitaires dans certaines parcelles
Les agriculteurs se servent d’arbres comme le Gliricidia sepium (Agunmaniye ou Lilas étranger), le Leucaena leucocephala (acacia blanc) ou encore le Jatropha curcas (pourghère), plantés en bordure ou le long des courbes de niveau. Leurs feuilles taillées servent de paillis ou de fertilisant organique, tandis que leurs racines stabilisent le sol et favorisent l’infiltration de l’eau.
Dr Tchan Issifou Kassim, spécialiste en santé des sols, président de l’ONG Avenir Alafia, explique que « ces plantes forment des barrières naturelles, qui ralentissent l’écoulement de l’eau de pluie, réduisent l’érosion et favorisent l’infiltration de l’eau dans le sol. Les feuilles issues de la taille des haies sont souvent utilisées comme paillage ou comme fertilisant organique, contribuant ainsi à enrichir le sol en matière organique ».
À Sakété, Roland Vignonfodo, explique que « cette pratique s’observe dans presque toutes les jeunes palmeraies. Elle permet d’ameublir le sol régulièrement et d’apporter de l’engrais vert ». Marc Kenali, à Zagnanado, ajoute : « Les feuilles et les racines du niébé fertilisent la palmeraie et luttent contre l’érosion. J’ai abandonné les engrais chimiques ».
Des résultats visibles sur le terrain
Ces systèmes produisent des effets concrets face au changement climatique : moins d’érosion et une meilleure infiltration. Les parcelles agroforestières subissent moins de ravinement et de stagnation d’eau après les fortes pluies. En période de sécheresse, l’ombrage modéré et le paillage réduisent l’évaporation; les cultures résistent mieux au stress hydrique. La fertilité des sols est également restaurée grâce à la matière organique qui augmente, à la structure du sol qui s’améliore à travers plus de porosité, ainsi que plus de vers de terre et de micro-organismes. Les légumineuses aussi réduisent le besoin en engrais minéraux. Tout cela favorise une certaine sécurité alimentaire et des revenus diversifiés.
En effet, une même parcelle donne à la fois du vin de palme (le sodabi), des noix de palme (donc de l’huile) et des cultures vivrières (maïs, haricot, manioc…). Les excédents sont vendus, offrant un revenu complémentaire. « On produit pour s’auto-alimenter ; on commercialise une partie, et les palmiers produisent mieux, presque gratuitement », dit Vignonfodo.

En dehors de tous ces avantages, il y a également une augmentation de la résilience face aux effets du changement climatique. Quand la sécheresse frappe le maïs, le niébé ou l’igname tient souvent bon. La période de « soudure », qu’est le manque alimentaire entre deux récoltes, se réduit grâce à la diversité des productions étalées dans l’année. Les agriculteurs rapportent également une meilleure santé des palmiers, grâce au microclimat créé et à l’apport organique.
« Pendant les saisons de fortes pluies, les producteurs observent que les parcelles agroforestières présentent moins de stagnation d’eau, après les fortes pluies, comparativement aux parcelles dépourvues d’arbres. Cela permet de réduire les risques d’inondation localisée et de perte de cultures. En période de sécheresse, la présence d’arbres contribue à créer un microclimat plus favorable. L’ombrage modéré fournit par les arbres réduit la température du sol, et diminue l’évaporation de l’eau », affirme Tchan Issifou Kassim. «Dans certaines plantations associant le palmier à huile et les cultures vivrières, les producteurs constatent que les cultures, situées sous le couvert partiel des arbres, résistent mieux aux périodes de stress hydrique, car ces dernières transpirent moins et l’évaporation du sol est de plus en plus réduite, ce qui favorise une gestion durable de l’eau du sol par les plantes cultivées », précise-t-il.
Selon Séraphin Tchéwè, « grâce à ce système, mes collègues ont amélioré leurs productions. Au village, quand on se retrouve, au lieu de se plaindre, on rigole et on parle des nouveaux défis ».
Des défis qui se résument au couvert des palmiers qui se ferment, à la réduction des rendements des cultures annuelles à cause de l’ombrage, et au recours de la main-d’œuvre supplémentaire pour l’entretien et le paillage.
Ces obstacles, auxquels s’ajoutent l’accès limité à de bons plans d’arbres ou à des formations, et la pression foncière, font émerger des solutions locales.
Ces solutions vont des associations de cultures performantes (palmier-maïs-niébé, palmier-manioc, etc.) à l’intégration des jachères améliorées ou des légumineuses arbustives, en passant par des échanges entre pairs au sein des coopératives pour partager les bonnes pratiques et pour convaincre ceux qui sont demeurés en monoculture.
Image de bannière : Les petits agriculteurs commencent par adopter le système de double culture dans leur plantation comme ici dans la commune de Ouinhi au sud du Bénin. Image de Modeste Dossou pour Mongabay.

