À Okoun-Sèmè, des femmes transforment le soleil en or blanc
À Okoun-Sèmè, village situé dans la commune de Sèmè-Podji, la coopérative féminine Gbénonkpo, présidée par l’enseignante à la retraite, Suzanne Paraïso, a troqué la cuisson traditionnelle au bois contre la production solaire de sel. Résultat : des revenus multipliés, une meilleure santé et une contribution concrète à la protection des mangroves.
Il est un peu plus de 7 heures ce mardi 10 février 2026 à la plage d’Okoun-Sèmè (Sèmè-Podji). Des salicultricess’activent autour de bassins tapissés de bâches noires. L’eau de mer y repose, immobile. Dans quelques jours, elle laissera place à des cristaux blancs. Ici, le sel ne se cuit plus : il sèche au soleil. C’est l’activité principale de la coopérative « Gbénonkpo ». Elle regroupe 35 femmes spécialisées dans la production de sel marin à base du rayon soleil et du vent. Créée officiellement en 2014, elle est aujourd’hui citée comme un exemple local de transition écologique réussie. Pourtant, il y a encore une dizaine d’années, leur quotidien était bien différent.
Avant 2014, ces femmes produisaient le sel selon la méthode traditionnelle : la cuisson de la saumure au bois. L’activité se déroulait devant des fours rudimentaires, souvent installés à domicile. La chaleur était accablante, la fumée omniprésente. « Nous travaillions des heures devant le feu », se souviennent-elles. Outre la pénibilité, cette méthode exerçait une pression directe sur les mangroves environnantes, exploitées pour alimenter les fours. Sur le plan sanitaire, les conséquences étaient lourdes : fatigue chronique, amaigrissement, anémie. Certaines productrices de la génération précédente comme la mère de Suzanne Paraïso ont même dû subir des transfusions sanguines.
Et les revenus restaient faibles. La production dépassait rarement 300 kilos par campagne. Chaque femme gagnait en moyenne 5 000 FCFA à la fin de la saison.
Une nouvelle ère commence

Le tournant intervient en 2014, à la suite d’une visite du maire de Sèmè-Podji, Mathias Gbèdan, sur leur site de production. Constatant la dureté des conditions de travail, il promet de mobiliser des experts pour les former à une autre technique : la production solaire. Quelques mois plus tard, deux productrices françaises issues d’une famille de paludiers de Guérande (France), accompagnées d’un producteur béninois, assurent une formation d’un mois. Les femmes ont appris à aménager des salines, filtrer la saumure, maîtriser la cristallisation et à iodiser le sel.
La production solaire repose sur un principe élémentaire : utiliser l’énergie du soleil et du vent pour évaporer l’eau de mer. L’eau est versée dans des bassins aménagés à l’aide de bâches spécifiques. Selon la taille des salines, la formation de la saumure prend entre quatre et huit jours. Après filtration et décantation pendant environ 72 heures, l’eau est redistribuée pour la cristallisation finale. Le sel est ensuite récolté, séché, iodé puis emballé.
Le produit obtenu est certifié par le laboratoire de la Direction de l’Alimentation et de la Nutrition appliquée (DANA) au Bénin, ainsi que par Wimpey laboratories L.L.C., un laboratoire international basé aux Émirats arabes unis.
Les résultats sont rapidement visibles. La première année de production solaire, la coopérative atteint 400 kilos. L’an dernier, elle a produit 2 tonnes 250 kilos. L’objectif affiché pour cette année est de 3 tonnes.
Un impact environnemental concret

Sur le plan financier, la progression est significative. Entre janvier et mai – la principale saison de production – chaque productrice peut désormais gagner entre 40 000 et 50 000 FCFA. Le kilo est vendu à 600 FCFA sans emballage et 1 000 FCFA conditionné. Des prix qui restent compétitifs face au sel importé.
Autre changement notable : la réduction du temps de travail. L’activité se concentre généralement entre 7 h et 9 h le matin, permettant aux femmes de se consacrer à d’autres activités génératrices de revenus ou à leurs responsabilités familiales. « Nous ne sommes plus épuisées comme avant », confient les membres de la Coopérative.
L’abandon du bois-énergie a réduit la pression sur les mangroves, écosystèmes essentiels à la biodiversité côtière et à la séquestration du carbone. La production solaire limite également les émissions liées à la combustion.
« Aujourd’hui, nous avons seulement besoin du soleil et du vent », résument les salicultrices.
Un modèle qui fait école

En mars 2025, la coopérative « Gbénonkpo »a formé 68 participants issus de 20 groupements, dans le cadre du projet « Renforcement de la résilience des mangroves du Sud-Bénin ». De quoi contribuer à diffuser la technique solaire dans la région.
Malgré ces avancées, plusieurs obstacles freinent encore le développement de l’activité à Okoun-Sèmè. Le site de production reste limité à 600 m². Les bâches de qualité représentent un investissement important, et certaines fournies dans le cadre de projets se sont révélées inadaptées. L’accès à l’eau de mer constitue un autre défi. Les tentatives de forage sur le site n’ont permis d’obtenir que de l’eau potable. La coopérative a récemment acquis une motopompe et prévoit d’investir dans des équipements supplémentaires pour améliorer le pompage.
La saison des pluies ralentit la production sans l’interrompre totalement. Les périodes ensoleillées sont mises à profit pour poursuivre le travail. La coopérative constitue également des réserves de saumure — actuellement plus de 5 000 litres stockés — afin d’anticiper les périodes favorables.
Des défis persistants
La question du financement demeure centrale. Bien qu’elle dispose d’un compte dans une institution de microfinance, la coopérative hésite à contracter un crédit en raison de la saisonnalité de la production. Toutefois, la signature d’un contrat de cinq ans avec l’Agence nationale de l’Alimentation et de la Nutrition (ANAN) – prévoyant la fourniture de trois tonnes en 2026 – pourrait sécuriser les revenus et faciliter l’accès au financement.
Selon la coopérative, la production de sel solaire dispose d’un avenir durable au Bénin. Le gouvernement soutient activement la filière, notamment à travers la construction d’une unité moderne de production à Djègbadji (Ouidah) dans le cadre du ProSel (projet de Promotion du sel local Xwlajè dans la zone côtière au Bénin). Ce projet couvre toutes les communes productrices du sel de la zone côtière (Ouidah, Kpomassè, Comè, Grand-Popo et Sèmè- Kpodji).
Pour ces femmes d’Okoun-Sèmè, l’avenir est prometteur. Le soleil n’est plus seulement une ressource naturelle. Il est devenu un instrument d’indépendance économique, un facteur de santé publique et un allié de la résilience climatique.Haut du formulaire
Sylvanus AYIMAVO

